Ne peut-on apprendre le véritable Aikido

L'Aikido Journal a récemment mis en ligne sur son site la question suivante :
« Ne peut-on apprendre le véritable Aikido que d'un shihan japonais ? »

Cette question mérite tout d'abord une réponse à caractère historique.

Dans le quart de siècle qui a suivi la deuxième guerre mondiale, il est tout à fait évident que l'on ne pouvait apprendre l'Aikido que d'un Japonais, shihan ou pas. La raison en est fort simple : ne pouvaient enseigner l'Aikido que ceux qui l'avaient appris. Et Morihei Ueshiba enseigna l'Aikido à ses compatriotes.

S'il est vrai que quelques Occidentaux rencontrèrent O Sensei à la fin de sa vie, ce fut de manière brève et surtout tardive. Au début des années 1950, les enseignants d'Aikido étaient des pionniers et ils étaient japonais, les Occidentaux ignoraient encore tout de cette discipline. C'est l'époque où les premières ceintures blanches européennes traversaient la France en Dauphine pour un dimanche de cours avec Tadashi Abe. Quand ils rentraient dans leur dojo le lundi, on leur demandait de montrer ce qu'ils avaient appris, et ils enseignaient ainsi naturellement... des erreurs. C'est ainsi que l'Aikido a pris racine dans nos pays. Il est certain que l'on ne pouvait pas apprendre l'Aikido dans l'immédiat après-guerre autrement que d'un Japonais.

Nous sommes aujourd'hui en 2003. Plus de cinquante années ont passé depuis l'apparition de l'Aikido en Occident. Dans nos pays, quelques enseignants ont plus de cinquante années de pratique et sont encore sur les tatamis. Or certains shihan japonais n'ont pas même trente ans d'expérience. Dès lors, comment doit on lire la question d'Aikido Journal ?

Différences culturelles

On peut je crois, si l'on veut en trouver l'esprit, la développer ainsi : « Pour un certain nombre de raisons liées à la différence culturelle, un Occidental ne peut pas accéder à la compréhension véritable de l'Aikido. S'il ne peut comprendre, il ne peut évidemment transmettre ce qu'il n'a pas compris. Il n'est donc pas possible d'apprendre à ses côtés autre chose qu'un pâle reflet de l'Aikido. Seuls les Japonais sont capables de comprendre et d'enseigner l'Aikido authentique. Le shihan japonais est le modèle à suivre. »

Je m'empresse de dire que cette opinion correspond parfaitement au sentiment que les Japonais éprouvent à l'égard des Occidentaux qui pratiquent l'Aikido. Il me serait facile de livrer ici mon expérience personnelle, mais je préfère citer une référence qu'il sera plus difficile de ne pas prendre en considération. Dans son livre « L'Esprit de l'Aikido », Kisshomaru Ueshiba explique ainsi page 136 que « les différences culturelles favorisent les étudiants japonais », mais écrit-il ensuite comme pour adoucir cette phrase, « parmi les Occidentaux, certains font preuve d'une plus grande persévérance dans leur quête spirituelle au travers du budo que le Japonais moyen qui pratique l'Aikido. »

Décidément quand Kisshomaru veut faire un compliment, il trahit sa pensée profonde qui est aimablement cynique. Cette dernière phrase ne veut pas dire autre chose en effet que ceci : le meilleur Occidental ne pourra - dans le meilleur des cas - qu'aller un peu plus loin dans la compréhension de l'Aikido qu'un Japonais moyen.

Que veut donc dire le Doshu quand il parle de « différences culturelles » ?
Il sous-entend à l'évidence que la tradition culturelle japonaise est fort différente de la tradition occidentale. Et puisque l'Aikido est une émanation de la culture japonaise, l'Occidental est peu préparé à le comprendre en profondeur. A ce discours, je ferai deux objections.

L'Aiki et le Tao, l'origine chinoise

La première, c'est que l'Aikido n'est pas issu de la tradition japonaise mais plutôt de la tradition chinoise. Aikido c'est Aiki Tao, il n'est peut-être pas inutile de le rappeler. Kisshomaru Ueshiba partage d'ailleurs cet avis puisqu'il écrit lui-même page 110 : « Les diverses écoles de budo ont une interprétation différente du Yin et du Yang, mais leurs interprétations découlent toutes des concepts philosophiques des penseurs de la Chine ancienne. »


Me Tadashi Abe (1926-1984)

Et la Chine nous enseigne ceci. Le Tao, n'est pas manifesté. Il est antérieur à toute chose. On ne peut donc en parler. Pour une raison qui nous dépasse, l'énergie primordiale - le ki - s'oriente vers la manifestation.

A cette fin, elle doit au préalable se diviser, ou si l'on préfère se polariser. Les Chinois nomment Yin et Yang les deux éléments résultant de cette division primordiale.

Yin et Yang sont la première production du ki mais ce ne sont pas encore des formes, ce sont les moyens de l'apparition des formes. La toute première forme manifestée leur est postérieure. Elle est issue de l'union du Yin et du Yang dont les combinaisons inépuisables donneront ensuite naissance à la totalité des êtres qui existent dans l'Univers.

Un en se divisant donne Deux, Deux en s'unissant donnent Trois, Trois est le chiffre de la Création. Mais Trois n'est pas autre chose que Un manifesté car Deux en s'unissant retournent au Un. L'union du Yin et du Yang n'accouche d'une forme que parce que le ki est unifié à nouveau. Il est unifié dans et par la manifestation. Ainsi s'explique la formule hermétique 1 = 2 = 3.

Le triangle est donc la meilleure représentation géométrique de cette division du Un. C'est une figure éminemment dynamique parce qu'elle symbolise tout le travail de création que le Un fait sur lui-même en expirant d'abord le Yin et le Yang qui sont en lui, puis en les inspirant dans un deuxième moment afin qu'ils créent en lui par leur union. Voila pourquoi le triangle est accepté comme symbole de la création.

Voila pourquoi sankaku, la garde de l'Aikido, est triangulaire. Tenkan et Irimi sont les bases du triangle de l'Aikido comme Yin et Yang sont les bases du triangle universel. En unissant harmonieusement Tenkan et Irimi, l'Aikidoka crée également parce qu'il retourne au Un. Il ne crée que des formes techniques éphémères bien sûr, mais - et ceci est d'une importance capitale - il crée en suivant le plan même choisi par l'Univers pour manifester.

Aiki, c'est le ki unifié auquel retourne le pratiquant d'Aikido quand ses mouvements sont conformes aux mouvements naturels de l'Univers qui unissent dans une harmonie dynamique les forces symétriques, les contraires-complémentaires, autrement dit le Yin et le Yang.

L'Aikido est au plan du microcosme humain l'image exacte du macrocosme tel qu'il est perçu dans la cosmogonie chinoise. Compte tenu de cela, et pour avoir vécu longtemps au Japon, je pose sans aucune malice la question suivante.

Est-il bien certain qu'un Japonais qui n'entretient la plupart du temps avec sa propre tradition qu'un rapport de routine, comprenne mieux qu'un Occidental la culture chinoise qui est si riche et si éloignée de la culture indigène du Japon ?

Et j'en viens, pour répondre à cette question, à la deuxième objection que je souhaite faire au discours du Doshu.

Civilisation occidentale

Il n'est certes pas concevable que l'on puisse parvenir à une certaine maîtrise en Aikido si l'on n'a pas assimilé jusque dans les fibres les plus profondes de son être - c'est-à-dire dans le corps lui-même - la conception du monde qui vient d'être exposée. Et il est vrai que les Occidentaux contemporains n'ont pas communément une telle vision de l'Univers. Mais n'oublions tout de même pas que notre vieil Occident n'est pas né d'hier. Ses racines sont profondes. La triomphante civilisation industrielle n'est qu'un épisode récent de l'histoire. Les Japonais malheureusement n'ont bien souvent qu'une piètre connaissance et qu'une vision réductrice de la civilisation occidentale. Et j'ai peur que Kisshomaru Ueshiba n'ait eu de l'Occident que cette vision partielle et superficielle.

Puisque nous parlons de triangle, savait il par exemple que le symbole le plus profond du Judaïsme, le Sceau de Salomon, formé par l'imbrication de deux triangles inversés, signifiait l'union des contraires ? Le triangle pointe en bas y représente l'eau, le triangle pointe en haut y représente le feu. Ainsi il n'y a pas que sur les Kamiza japonais que l'on retrouve le feu (ka) et l'eau (mi).

Avait-t-il entendu parler de l'ésotérisme chrétien et de la Sainte Trinité ? Entre le Père, le Fils et le Saint Esprit, il existe justement ce retour sur soi, cette relation triangulaire que nous avons évoquée à propos du Yin et du Yang, et qui est le rapport entre le monde en puissance - le Un - et le monde manifesté. Combien de triangles sont donc gravés aux clefs de voûte de nos églises ?

Le Doshu s'était-il intéressé à la Grèce archaïque ? La double spirale qu'on appelle lemniscate et qu'on trouve fréquemment dans nos cathédrales n'était pas chez les Hellènes un vulgaire motif décoratif. C'était la représentation de la manifestation sous son double aspect, le rythme alterné de l'évolution et de l'involution, bref un parfait équivalent de la roue du Tao.

Kisshomaru avait-il considéré avec attention le Caducée de nos médecins ? La baguette du dieu Mercure qui sépare les deux serpents symbolise l'axis mundi, l'axe du monde autour duquel s'enroulent et s'équilibrent les deux forces symétriques qui agissent dans le cosmos. Avait-il enfin lu la Genèse ? La jolie fable d'Adam et Eve, sous le voile de l'image, est un parfait exemple du Yin et du Yang dans la culture occidentale. Adam et Eve sortent de l'Eden, du Paradis non manifesté, et en s'unissant pour la première fois ils deviennent « l'origine de tout vivant ».

Cette genèse du Monde en vérité n'est pas juive, pas plus qu'elle n'est grecque ou chrétienne, elle n'est pas davantage chinoise, elle est tout simplement l'expression de la Tradition qui relate l'origine du Monde et que l'on trouve pour cette raison - sous des formes diverses - dans toutes les cultures et sur tous les continents.

Bases culturelles communes

J'affirme donc qu'un Occidental possède dans sa propre culture les bases qui lui permettent de ne pas se sentir étranger à la culture chinoise. Et pourvu qu'il consacre auprès d'un enseignant qualifié les années d'études nécessaires, il a au moins autant de chances qu'un Japonais de parvenir à la compréhension véritable de l'Aikido.

Il est vrai que certains mythes ont la peau dure et qu'il circule autour d'O Sensei de belles légendes. Le Fondateur n'était cependant qu'un homme. Seulement cet homme a travaillé comme personne à l'unification des forces symétriques de l'Univers. Et c'est parce qu'il n'a pas ménagé sa peine dans cette quête qu'il est parvenu à exprimer dans son art le ki unifié. Par conséquent, si un Japonais ne travaille pas suffisamment, il n'arrivera à rien, et si un Occidental travaille, il ira - en fonction de ses capacités - aussi loin qu'un homme peut aller dans cette voie.

Existe-t-il au 21ème siècle d'authentiques shihan japonais ?

J'oppose d'ailleurs la réflexion suivante aux Occidentaux qui pensent que l'on ne peut apprendre l'Aikido que d'un « shihan japonais ».

Pourquoi font-ils de l'Aikido s'ils estiment que les portes de cet art leurs sont fermées sans espoir ? Ad gloriam peut-être ?

Allons plus loin. Il est indispensable de faire tomber quelques masques si l'on veut éviter que l'Aikido de Morihei Ueshiba se transforme en simple sport. Les élèves d'O Sensei qui ont marqué les débuts de l'Aikido dans le monde sont morts aujourd'hui. On peut donc légitimement se poser la question suivante qui vient à l'esprit comme le pendant de la question d'Aikido Journal : existe-t-il au 21ème siècle d'authentiques shihan japonais ?

Shoji Sugiyama, élève de Minoru Mochizuki, s'exprimait ainsi dans les colonnes du magazine Arts Martiaux il y a quelques années :

L'Aikido actuel, œuvre du Doshu - c'est-à-dire le fils de maître Ueshiba, un homme peu porté sur l'idée de combat du fait de son caractère mais aussi de sa faiblesse physique - est une chorégraphie. On a remplacé ce qui faisait la réalité d'un art martial par des concepts d'amour et d'harmonie souvent mal interprétés par les pratiquants et souvent mis en avant comme prétexte pour éviter un entraînement dur. Il est facile - et les pratiquants ne s'en privent pas - de trouver des excuses pour justifier leur déficience technique, ce qui entraîne une baisse de leur esprit.

L'homme qui parle ainsi est un Japonais qui a cinquante ans de pratique et quarante ans d'enseignement en Occident à Turin où il vit. Il est donc intéressant de noter qu'il ne critique pas les enseignants occidentaux, mais qu'il critique au contraire les capacités de Kisshomaru Ueshiba lui-même. C'est-à-dire les capacités de l'homme qui a formé tous les shihan japonais enseignant aujourd'hui en Occident.

J'ai développé cet argument dans de précédents articles et je ne peux y revenir ici. Il est démontré que ce point de vue n'est pas celui d'un individu isolé. Pour des figures aussi incontestables de l'Aikido que Koichi Tohei, Tadashi Abe, ou Morihiro Saito, Kisshomaru n'était qu'un « bon fonctionnaire » incapable d'assumer des responsabilités techniques.

Shu-Ha-Ri

La question d'Aikido Journal nous entraîne ainsi sur des chemins que l'on ne soupçonnait guère, des chemins peu fréquentés, bien loin des grands itinéraires jalonnés de l'Aikido où se pressent les foules de pratiquants.

En effet il est peut-être plus difficile qu'on l'imagine de trouver un véritable shihan japonais, et il est peut-être moins surprenant qu'on le pense qu'apparaisse d'authentiques shihan occidentaux. Cela parce que les Occidentaux possèdent une qualité qui fait encore défaut à la plupart des Japonais : l'esprit critique.

C'est l'esprit critique qui empêche que l'on accepte pour vérité une erreur d'interprétation née de la faiblesse du jugement - fut-ce d'un homme qui a hérité du nom de Ueshiba. Shu-Ha-Ri disent les Japonais : imiter scrupuleusement le modèle pour se libérer ensuite des formes.

C'est une formule, mais on peut aussi imiter des erreurs, et il y a peu de chances alors qu'on se libère jamais des formes. Shu ne doit pas être une phase passive. Le corps et l'esprit travaillent ensemble. L'éveil doit être permanent.

l’Occident est préparé et prédestiné

Nous sommes donc quelques uns, dans différents pays, à penser que l’Occident est préparé et prédestiné à prendre le relais de l’Orient dans le développement de l’Aikido, et que s’il manque à cette mission, l’Orient s’effondrera sur lui-même comme l’indique déjà - à l’Aikikai même - la transformation de l’Aikido Japonais en chorégraphie.

Takemusu Aiki Intercontinental ( TAI ) est l'association internationale qui a été créée avec cet objectif de transmission. Elle travaille dans un esprit traditionnel éloigné de toute considération politique ou mercantile, à rassembler dans de nombreux pays les hommes et les femmes convaincus que l'Aikido est autre chose qu'une aimable distraction.

L'idée essentielle est que la transmission aux générations futures de l'Aikido authentique d'O Sensei passe par la formation des enseignants. TAI est donc une association au service des enseignants au niveau international. Elle est d'inspiration occidentale et est apparue comme un garde-fou contre la décadence - « l'évolution » - de l'Aikido venue du Japon même.

Ces derniers mois, TAI a tenu cinq séminaires de formation dans cinq pays différents.

  • A Beyrouth avec le soutien de M. François Chidiac, responsable de TAI pour le Liban.
  • A Bratislava, avec l'aide de M. Stefan Kurilla, Président de la Fédération Slovaque d'Aikido. TAI collabora pour ce stage avec M. Hiroki Nemoto, enseignant japonais.
  • A Arras sous l'organisation de M. Roger Tran, Chargé de Relations Publiques pour TAI auprès du Gouvernement français.
  • A Augsburg où MMme Geller-Dürr réunirent au sein de TAI pour la septième année consécutive différentes tendances de l'Aikido allemand, dont M. Edmund Kern, Président de la Fédération Bavaroise d'Aikido.
  • A Turin enfin pour le grand stage d'été où furent représentées huit nations sous les auspices de M. Renato Vicentini.

Conclusion

L'Aikido apprend à ne rien dire que l'on ne puisse aussi démontrer. C'est absolument essentiel. L'action véritable, celle qui est conforme au non-agir - c'est-à-dire celle qui

Avec de belles paroles, on peut aller au marché - Lao Tseu

n'entre pas en opposition avec le cours naturel de l'Univers, mais s'accorde avec lui - est le moteur de la connaissance. C'est dans cette action là que les hommes et les femmes de TAI puisent leur foi dans l'avenir.

Que des Occidentaux avancent dans la voie ouverte par un Oriental, O Sensei Morihei Ueshiba, n'est pas un fait paradoxal, puisque dans la culture chinoise qui a servi de terreau à l'Aikido ils retrouvent les racines mêmes de leur propre tradition occultée au fil des siècles dans leurs pays respectifs.

Qu'ils cessent donc de se diminuer, qu'ils aient confiance en eux, qu'ils marchent la tête haute dans cette voie, riches et fiers de leur passé plusieurs fois millénaire, heureux d'être aujourd'hui les acteurs de ce grand rapprochement entre l'Orient et l'Occident d'où sortira le monde futur ! Tant il est vrai que :

L'art martial idéal que j'appelle Takemusu Aiki embrasse tous les êtres dans l'amour et travaille pour la paix de l'humanité.

O Sensei cité par Kisshomaru Ueshiba dans « L'Esprit de l'Aikido ».

Philippe Voarino, le 09 octobre 2003


Turin - Italie (2003)
TAI est une association au service des enseignants.

Commentaires

« Pourquoi, contre toute attente, alors que tout semblait acquis et que le Ueshiba ryu atteignait enfin une reconnaissance méritée, O sensei opère-t-il un renversement aussi brutal de sa vie ?. »(réf article :IWAMA de P . VOARINO)

Sans vouloir ici porter aucun jugement ( « jugez l’œuvre mais pas le maître » disait Henry Plée dans ses chroniques ) il est important de connaître l’histoire de cet homme qui a marqué et marquera encore tant de générations de pratiquants d’arts martiaux.
Il semble avéré que les opinions de Morihei Ueshiba avant guerre étaient celles d’une idéologie dominante à l’époque surtout dans les milieux qu’il fréquentait,milieux ultra nationalistes ,militaires ...Cette filiations avec tous ces personnages rarement présentés pour ce qu’ils sont vraiment (pourquoi ? par qui ?) Kumasugu,Takeda certainement un combattant de génie mais dont la vie est dépeinte comme celle d’un samouraï(qu’il était) mais sous couvert de la préservation du Bushido ,lequel code fut idéalisé et récupéré à des fins que l’on connaît et enfin Degushi trop souvent présenté comme un pacifiste.
Cette histoire trop « édulcorée » tout comme celle du Japon d’ailleurs mériterait quelques éclaircissements pour se libérer enfin de certains doûtes .
Comment pratiquement du jour au lendemain Ueshiba opère-t-il « un changement aussi brutal de sa vie ? » alors que jusque là sa pratique était liée à l’avenir de son pays,de son empereur :

« ... la tâche véritable des arts martiaux japonais est de prendre la direction de tous les arts martiaux de la Terre en tant que participant au processus continu de la réalisation de la Voie impériale dans le monde entier. Le Japon est le suzerain du globe, le modèle pour la Terre et la volonté du monde entier est [la réalisation du] Grand Japon. Le Japon est le modèle de la forme d’un monde parfait. Ce n’est qu’après avoir complètement compris cet esprit que l’on peut réellement comprendre le sens des arts martiaux japonais. »(réf Aïkido journal-BUDO)

...mais pas dans un but pacifiste vous en conviendrez,.aujourd’hui le message de l’AÏKIDO est celui de l’amour,de l’harmonie dans le monde et dans l’univers comme l’indiquait souvent Ô SENSEÏ mais faut-il accepter le paradoxe de cette vie peu ordinaire comme on accepte l’opposition « apparente »de la vie et de la mort,de l’eau et du feu ou alors essayer de comprendre et ce faisant lever les tabous qui empoisonnent notre pratique.
Je souhaiterais garder l’image de cet homme dont il émanait tant de compassion selon certaines personnes,mais pas au détriment de la vérité.

Merci

Bonjour Sly. Votre remarque fait partie de celles auxquelles on ne peut pas répondre sérieusement dans le cadre d’un commentaire de forum. Elle exige une argumentation et des développements qui y seraient à l’étroit et qui à vrai dire pourraient faire l’objet d’un livre. Mais je ne veux pas me défiler et vais essayer de donner au moins une piste de recherche.

Morihei Ueshiba, pendant la première partie de sa vie, était un homme de main, une sorte de mercenaire. Un homme qui avait voulu devenir fort, qui l’était devenu grâce à la pratique des arts martiaux, et qui n’hésitait pas, quand les circonstances l’exigeaient, à utiliser toutes les ressources des arts martiaux. Un homme qui aurait très bien pu accomplir son parcours de vie sans trop de scrupules de conscience, une sorte de Takeda par exemple. Mais en cet homme vivait en même temps une étincelle, le germe de quelque chose qui dépassait infiniment la simple capacité de destruction de l’art martial. Cette étincelle lui permit d’apercevoir qu’il pouvait toucher à travers l’art qu’il pratiquait à l’harmonieuse unité du monde. Et vous avez raison, ce n’est pas un mince paradoxe qu’un art de guerre et de destruction puisse être utilisé pour prendre conscience de l’harmonie de ce monde. Je suis très prudent avec les mots. Vous dites amour, compassion. Oui mais encore faudrait-il préciser avec beaucoup de soin la réalité que l’on place derrière ces termes qui sont chargés en occident de tant de fantasmes. Le message d’amour d’O Sensei n’a rien de commun avec la lecture romantique que beaucoup de pratiquants en font.

Ce parcours très particulier de Morihei Ueshiba qui a su concilier des valeurs apparemment radicalement opposées, s’est déroulé dans un contexte historique donné. Et ceci est le deuxième point que je voudrais souligner. Morihei Ueshiba est enfant de son pays. Il a grandi et forgé son caractère d’homme dans l’imprégnation permanente des valeurs traditionnelles japonaises. Ces valeurs ont toujours exalté avec beaucoup de fierté la conception d’un Japon à l’origine du monde. N’oublions pas que dans la cosmogonie japonaise, la première terre émergée d’un trait de lance de la Divinité est le Japon : Nihon, qui veut dire l’origine de la lumière c’est à dire de la connaissance. Avec un tel arrière plan, il n’est pas étonnant que le Japon ait pu s’égarer à un moment tragique de son histoire dans l’ultra-nationalisme. Il se trouve que ce moment d’un âge sombre du Japon est en même temps celui où vit Ueshiba et où apparait l’Aikido qui est promesse de lumière et d’amour. Je fais remarquer que cette conjonction historique est en accord parfait avec l’enseignement qui est visible par tous dans le symbole même du Tao : au plus fort de l’obscurité (le noir) apparaît la lumière (le point blanc), et inversement au plus fort de la lumière (le blanc) apparait le germe de l’obscurité (le point noir). C’est aussi l’enseignement de l’Aikido que le pratiquant doit retrouver grâce à un bon usage des techniques.
Il n’est donc pas étonnant que Morihei Ueshiba ait été influencé par la culture millénaire dont il était un produit. Et cela peut expliquer des phrases comme celles que vous citez : "Japon suzerain du globe, modèle pour la terre entière..." En revanche, Maître Ueshiba n’a pas suivi cette logique jusque dans le débordement militariste nationaliste belliqueux qui a précédé la deuxième guerre mondiale. Il a clairement dit non en 1941 : il a démissionné de toutes ses fonctions au sein du Butokukai (Association des Arts Martiaux du Grand Japon) qui devenait trop impliquée à son goût dans l’effort de guerre. Et je crois qu’il faut voir dans cette prise de position une des causes profondes de son départ à Iwama au même moment.
Si Maître Ueshiba a beaucoup enseigné dans les académies militaires et les écoles de police, c’est que c’était a priori le lieu naturel de développement d’un art martial réservé au début, ne l’oublions pas, à une petite élite de pratiquants soigneusement choisis sur des critères aristocratiques ou de notabilité. Mais cette étincelle que Maître Ueshiba portait en lui, il n’est pas possible qu’elle ne se soit pas manifestée pour influencer en bien ses élèves et les diriger vers une compréhension de la pratique bien plus large que celle qui consistait uniquement à briser les abattis des opposants à la montée du fascisme japonais de l’époque.

Voilà Sly, ma réponse est bien sommaire, mais je vous remercie d’avoir posé ce problème car il amène à penser dans un sens qui n’est pas celui dont on caresse généralement le poil. C’est la voie la plus difficile, c’est donc celle qu’il faut choisir. O Sensei était un homme, et le voir ainsi plutôt que comme le demi-dieu en lequel il est trop souvent représenté n’enlève rien à son mérite, bien au contraire. C’est tout son génie et toute sa gloire justement d’avoir été cet homme là.

Bonjour

Il apparaît clairement que les connaissances de Morihiro SAÏTO senseï concernant l’Aïkido étaient « encyclopédiques » ; il était capable comme ses élèves aujourd’hui d’expliquer les modifications apportées par Ô Senseï et les raisons de ces transformations des techniques du « AIKI JUTSU DAITO RYU ». SAÏTO senseï précisait aussi qu’à son arrivée à IWAMA, TOHEI et SHIODA senseï étaient déjà élèves de maître UESHIBA et cela depuis plusieurs années, ce qui signifie qu’ils pratiquaient une forme plus « martiale » (je ne sais si le terme est correct en comparaison à la forme actuelle) puisque SHIODA senseï préféra apparemment rester sur cette forme plus « dure » pour son enseignement.
A la lecture de l’article de « maître » Henri PLEE (Karate bushido n351 paru ce mois-ci), on ne peut que se demander si comme pour le JUDO de Jigoro KANO, l’Aïkido n’a pas perdu cette efficacité attribuée au Aïki jutsu d’avant guerre. Des élèves comme ABE senseï, MUCHISUKI, TOHEI et bien d’autres ont vécus cette période ; SAÏTO quant à lui a certainement vécu la transition entre le passage du Aïki jutsu au Aïkido.
Je me rappelait cette remarque que vous faisait SAÏTO senseï après sa tournée en France : « si l’Aïkido ne peut même pas servir à se défendre ou à défendre ceux qu’on aime, alors il ne sert à rien ».
Est-il possible pour quelqu’un qui n’a pas appris l’aspect purement « martial »des techniques de l’Aïkido d’être efficace face à des adversaires entraînés ? Les contre techniques ne devrait-elles pas être enseignées dès le début ? Cet enseignement a-t-il été transmis aux professeurs d’aujourd’hui ?
L’AÏKIDO est souvent distingué par sa philosophie mais il est avant tout un budo et l’efficacité devrait être un point important de la technique ; je crois volontiers qu’il faut de la rigueur dans les bases et grâce à vous nous pouvons nous rendre compte qu’il faut sans cesse corriger des formes incorrectes bien « qu’officielles »...
Cependant pouvons nous retrouver la forme ura, « cachée » dont parle Henri PLEE, ce côté « yang »...manque-t-il vraiment à l’Aïkido d’aujourd’hui( celui transmit par SAÏTO Senseï) ?

Merci

Bonsoir Sly,

Vous avez parfaitement raison, Morihiro Saito qui a commencé l’Aikido en 1946 a effectivement vécu une période de transition de l’art pratiqué par O Sensei. Mais je ne pense pas que cette transition soit celle entre l’Aiki jutsu et l’Aikido. Le film tourné en 1935 à l’Asahi shinbun montre très clairement qu’à la fin des années 30, les éléments caractéristiques de l’Aikido sont déjà présents dans la pratique d’O Sensei : l’aspect circulaire, dynamique, fluide et sans opposition notamment, mais aussi les techniques elles-mêmes qui sont déjà pour la plupart les techniques de l’Aikido. L’Aiki jutsu est déjà largement dépassé. Dix ans plus tard, quand Saito a commencé l’Aikido, ce processus était certainement encore beaucoup plus abouti. La transition qu’a vécue Saito est donc autre. Il a vécu le passage effectué par O Sensei d’un Aikido syncrétique à un Aikido synthétique. Pardon d’utiliser ces mots barbares, mais je ne résiste pas à la tentation de reproduire ces quelques lignes de René Guenon qui permettent de comprendre avec profondeur ce qui s’est passé à Iwama entre les années 40 et les années 60 :

« Le syncrétisme consiste à rassembler du dehors des éléments plus ou moins disparates et qui, vus de cette façon, ne peuvent jamais être vraiment unifiés ; ce n’est en somme qu’une sorte d’éclectisme, avec tout ce que celui-ci comporte toujours de fragmentaire et d’incohérent. C’est là quelque chose de purement extérieur et superficiel ; les éléments pris de tous côtés et réunis ainsi artificiellement n’ont jamais que le caractère d’emprunts, incapables de s’intégrer effectivement dans une doctrine digne de ce nom.
La synthèse, au contraire, s’effectue essentiellement du dedans ; nous voulons dire par là qu’elle consiste proprement à envisager les choses dans l’unité de leur principe même, à voir comment elles dérivent et dépendent de ce principe, et à les unir ainsi, ou plutôt à prendre conscience de leur union réelle, en vertu d’un lien tout intérieur, inhérent à ce qu’il y a de plus profond dans leur nature. »

René Guenon, « Le symbolisme de la croix »

Alors l’efficacité... En réfléchissant à votre question, je me demande au fond si l’on peut parler de « l’aspect martial de l’Aikido » car cette expression sous entend qu’il existerait un aspect « non martial » de l’Aikido. L’Aikido ne peut pas être découpé de la sorte. L’Aikido est un, c’est un art unifié. Cela veut dire que si l’Aikido est pratiqué tel qu’il doit être pratiqué, il est à la fois porteur d’efficacité martiale et de spiritualité. Ce n’est pas l’un ou l’autre. Au Japon quand vous participez à une cérémonie du thé, la tasse qu’on vous propose est toujours très belle, et il y a d’ailleurs une manière très codifiée de l’admirer avant de l’utiliser. Mais cette tasse très belle est quand même celle dans laquelle vous buvez. Elle n’est pas belle ou utile, elle est les deux à la fois. Ce qui fait que l’Aikido est spirituel est en même temps ce qui fait qu’il est efficace, car ces deux qualités sont issues du même principe. Le problème aujourd’hui est que l’on s’est écarté du principe. Alors on a pu croire possible de choisir soit un Aikido martial, soit un Aikido spirituel, un peu comme on fait son marché : deux pommes ou trois bananes. Si vous voulez que je vous livre le fond de ma pensée, ce que l’on a ainsi désigné sous le nom d’Aikido n’en est tout simplement pas. Si quelque chose manque à l’Aikido, alors ce n’est pas de l’Aikido. Et en butant sur cette opposition, on bute en réalité sur un problème qui n’existe pas. Il n’est pas nécessaire de chercher la face cachée des choses, rien n’est caché, mais il y a des choses difficiles, ça oui, et ce qui est difficile semble caché alors que ce n’est en réalité que difficile à trouver. Autrement dit, il n’y a pas de secret. La seule chose qui compte vraiment Sly, c’est de trouver quelqu’un qui enseigne l’Aikido.

Philippe Voarino

Bonjour à tous et meilleurs vœux pour l’année 2007

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai enfin pu me procurer les deux ouvrages intitulés :
« L’AÏKIDO l’arme et l’esprit du samouraï japonais » -1958 ainsi que
« L’AÏKIDO la victoire par la paix » - 1960

par Tadashi ABE et Jean ZIN.

Nous pouvons déjà remarquer que l’accent est mis sur l’importance des bases à la fois dans les déplacements que dans l’étude des premiers principes. La science des atemi y est aussi bien explicitée et on sait que maître ABE était très habile en la matière.
Cependant, je remarquais rapidement un « détail » qui m’interpella, en effet concernant ikkajo omote (shomen uchi, katate dori...) ainsi nikkajo et toutes les techniques avec une entrée similaire, le pied arrière est avancé immédiatement (photos 171 page 117 nikkyo - photos 3,4 et 5 page 26 et 27 du second ouvrage nikkyo...) à l’inverse de ce qui est montré dans le livre BUDO et de ce qui est indiqué comme une erreur par SAÏTO Senseï et vous-même,je remarquais aussi que dans l’immobilisation nikkyo le bras restait plié. Aujourd’hui, je comprends la nécessité de maintenir le pied arrière qui constitue un appui indispensable pour passer ikkyo dans sa première phase ainsi que l’importance du contrôle du bras en extension pour immobiliser en nikkyo ; mais pourquoi déjà à l’époque un élève aussi réputé que maître ABE, pour sa rigueur et pour le respect de le transmission, pratiquait déjà des techniques assez différentes pour constituer une erreur selon maître Saïto ??
Doit-on voir ici une quelconque influence de l’aikikai qui pourtant ne constituera pas, plus tard une référence pour Tadashi ABE ?
Il semblerait pourtant vu le ton utilisé en introduction, que ces ouvrages ont été fortement encouragés par le hombu dojo de Tokyo contre :
« [...] certains organismes (qui) ne suivent pas la voie de notre maître. Ce faisant, ils créent la confusion chez leurs élèves et les pratiquants qui fréquentent leurs salles en leur faisant croire qu’ils pratiquent l’Aïkido du créateur alors qu’ils n’ont qu’un mauvais reflet de sa technique...Nous ne pouvons pas, dans ces conditions, les admettre au sein de notre Organisme Mondiale de l’Aïki-kai du Japon » - dédicace du fils du vénéré maître Morihei UESHIBA (dans le texte).
Qui sont ces « experts » (mot cité plus loin) qui ne suivent pas la voie ?
Qui mis à part Minoru MOCHIZUKI, arrivé un peu auparavant, pouvait prétendre enseigner l’Aïkido à l’époque ?
Que de questions. Merci pour votre patience.

Bonjour sly et bonne année,

Je peux peut etre apporter quelques éléments de réponse à votre question.

En effet, mon premier professeur était un élève de Tadashi Abe et j’appris de lui à faire ikkajo tel que vous le décrivez, à savoir en rentrant très vite la jambe arrière dès le contact établi ...
Je fus quelque peu désorienté lors des premiers cours de Voarino Sensei de constater que sa technique n’était pas seulement différente, mais tout à fait opposée à mon sens.
Il nous était en effet demandé de ne pas avancer la jambe arrière jusqu’au déséquilibre complet de Uke, c’est à dire au moment ou celui ci posait la main au sol.

De plus, j’ai eu la chance de voir à plusieurs reprises un film de Tadashi Abe en action, et il faisait très exactement ikkajo comme décrit plus haut.

Je ne peux vous dire pourquoi Me Abe pratiquait ainsi, mais au moins vous confirmer par mon expérience personnelle ce que vous aviez déjà remarqué.

Bonjour Sly, Je me permets de vous faire part d’une hypothèse.

Vous savez sans doute que maître Abe était également très avancé en karaté (6ème dan je crois), or la façon d’exécuter une technique que vous décrivez est exactement celle qu’emploie le karaté de style shotokan en kihon.

C’est à dire avancer largement le pied dans un premier temps en maintenant les hanches de face, et frapper ou bloquer de la main ou du poing dans un second temps en accompagnant le coup d’une rotation des hanches tout en tirant vigoureusement du bras arrière (hikite). Lors de la seconde phase la stabilité vers l’avant est assurée par la jambe arrière droite dans le cas d’une technique à gauche. Avec l’expérience, le décalage entre les deux phases du mouvement s’atténue grace à la vitesse. Mais il demeure toujours un temps faible, lorsque les deux pieds sont à la même hauteur.

Je me demande si maître Abe n’aurait pas adapté cette façon de faire après sa période de formation en aikido en se basant sur sa pratique du karaté.

Bonjour sly et anonyme,

Je vais traiter vos deux messages en même temps puisqu’ils se rejoignent. Et je vous remercie de me donner l’occasion de faire le point sur cette fameuse jambe arrière dans l’exécution d’ikkyo.

Prenons si vous voulez bien le quatrième suburi de l’aiki ken (shomen uchi). Il se fait en avançant alternativement jambe droite et jambe gauche. Il serait faux évidemment de frapper d’abord shomen et d’avancer la jambe arrière une fois le shomen complètement terminé. Pourtant il est faux aussi de faire l’inverse, c’est-à-dire d’avancer la jambe d’abord et de frapper ensuite. Alors quoi ? Et bien il faut raisonner ici par rapport à la biomécanique. Quand l’axe corporel représenté par la colonne vertébrale se met en rotation, il entraîne vers l’avant l’épaule et le bras, la hanche et la jambe situés du même côté du corps. Le bras, plus léger, arrive toujours une fraction de seconde avant la jambe, et ce d’autant plus que la jambe arrière transmet la poussée nécessaire à la mise en mouvement et part donc avec une fraction de seconde de retard sur le haut du corps.

Si l’on regarde maintenant attentivement un mouvement comme shomen uchi ikkyo omote, on s’aperçoit que la situation est identique. La jambe arrière arrive donc nécessairement avec quelques centièmes de seconde de retard sur le haut du corps qui contrôle le bras d’uke. Ces quelques centièmes de secondes, c’est ce qu’on matérialise sur le plan pédagogique, en le grossissant, en demandant aux pratiquants de conserver la jambe de poussée en arrière, afin qu’ils comprennent qu’on ne peut en aucun cas avancer cette jambe en même temps que le haut du corps, et encore moins avant lui.

Mais quand la technique ikkyo est exécutée dans sa dynamique et son timing véritable, il faut un œil extrêmement averti pour faire la différence entre un pratiquant qui entre correctement la jambe arrière une fraction de seconde après le bras et celui qui entre cette jambe en même temps, empêchant ainsi une exécution efficace et courant le risque d’une contre technique. C’est justement parce que ce point est difficile à percevoir que les débutants ne le voient pas et entrent tranquillement la jambe avec le bras. Et c’est parce que ce défaut est extrêmement courant que la pédagogie d’O Sensei, de Saito, de Shioda obligeait à laisser la jambe en arrière un peu plus longtemps que nécessaire. Il s’agit là d’une méthode d’apprentissage. Sur les photos de Tadashi Abe, et si l’on en juge par le déséquilibre de Jean Zin, il y a fort à parier qu’ikkyo était correctement entré, mais dans sa dynamique réelle qui empêche de vérifier (spécialement sur des photos) ce léger retard nécessaire de la jambe. Tadashi Abe passait le mouvement comme il fallait, mais sans marquer plus que de besoin physiquement dans sa position et dans sa méthodologie le décalage dans le temps de la jambe arrière. En revanche, si uke ne respectait pas ce point il recevait un coup de poing dans les côtes. Chacun sa méthode qui est généralement une conséquence du caractère. Et c’est plutôt dans ce tic d’enseignement que je vois l’influence du karate qu’avait étudié Tadashi Abe, comme le souligne Kakuto.

Autrement dit, laisser la jambe d’appui en arrière jusqu’au moment où uke se trouve dans un complet déséquilibre est une excellente technique d’apprentissage qui évite l’erreur grossière d’entrer le haut du corps en même temps que le bas, mais c’est un élément de pédagogie qui ne doit pas être conservé de manière aussi exagérée quand on en arrive à entrer ikkyo d’une manière plus réelle.

Pour finir quels sont les « experts » qui dans les années 50 en France n’avaient pas la bénédiction de Kisshomaru Ueshiba et de l’Aikikai ? Je ne crois pas trop m’avancer en disant que c’étaient les élèves de Minoru Mochizuki, qui pratiquaient un Aikido mélangé de judo et de ju jutsu, germe de ce qui allait devenir bientôt le Yoseikan Budo, discipline que le fils d’O Sensei ne voyait pas d’un très bon œil et sur laquelle il n’avait aucun contrôle, Mochizuki étant complètement indépendant de l’Aikikai, à la différence de Tadashi Abe. Le plus célèbre des élèves de cette époque fut Jim Alcheik qui s’entraîna l’année 1958 à Shizuoka chez Minoru Mochizuki, et utilisa ensuite son dojo parisien pour recruter une partie des membres du groupe d’action Talion mis en place à l’initiative d’Alexandre Sanguinetti, bras droit du ministre de l’intérieur Roger Frey, pour déstabiliser les réseaux de l’OAS en Algérie en 1961/1962. Le groupe Talion, qui a vraisemblablement servi de diversion au gouvernement de la république pour lui permettre de lutter contre l’OAS par d’autres moyens, fut décimé en peu de temps. Jim Alcheik mourut à Alger en janvier 1962, pulvérisé avec une vingtaine de ses élèves dans l’explosion d’une villa piégée par l’OAS. La société Aikido est un reflet de la société tout court, on y trouve de tout, même des barbouzes, et tous font partie de la famille humaine.

Je vous souhaite donc, ainsi qu’à tous les visiteurs de ce site, et jusqu’aux barbouzes s’il y en a, une excellente année 2007.

Philippe Voarino

Rebonjour Mr Voarino,

Comme vous le voyez, je porte un intéret certain à vôtre site -bien garni il faut le dire-, on a l’impression que vous ne voulez rien garder pour vous même mais, au contraire, tout partager et tout enseigner ; chose rare en ces temps ou certains spécialistes dans différents domaines veulent garder l’exclusivité pour avoir le monopole ; comme si les arts martiaux étaient un "marché" dont chaqu’un doit se tailler une part.

Je voulais vous poser trois questions :
1- je souffre d’une arthrose juvénile ; en effet j’ai 27 ans et je souffre de cette maladie qui ne touche normalement que les quintagénaires. Cela se traduit par des douleurs aux articulations, principalement du genous et des poignets. Est-ce que cela me privera de devenir aikidoka un jour ?
2- je suis Algérien et Musulman (la majuscule est pour la fierté que j’en ressens) ; et dans l’esprit de l’aikido j’ai lu qu’O sensei voulait que cet art soit un message de paix et d’amour. Cela dit, dans ma religion on n’accepte jamais de se prosterner ; ne cerais ce que par un geste des yeux ; a nul autre que Dieu Allah ; et les professeurs d’aikido que j’ai vu jusque là n’acceptent pas d’enseigner à ceux qui n’exécutent pas le salut (debout ou à genous). Cela ne contredit il pas le message de voie universelle de O’ sensei ? Etes vous du même avis que ces professeurs ?
3- si jamais je venais a trouver un compromis entre mon arthrose et le professeur d’aikido iwama ryu le plus proche pour qu’il accepte que je ne fasse pas le salut ; et que je devienne un aikidoka ; serait il possible de venir passer les dans chez vous au lieu de les passer chez Daniel Toutain comme le font les disciples de ce professeur ? je ne considère pas cela comme une trahison vu que vous enseignez le même art avec les mêmes méthodes obtenues du même maitre ; cela dit après avoir su ce que j’ai su je préfèrerais, si un jour Allah m’en donne la possibilité, m’assurer de mon aikido chez vous plutot qu’autre part.

Merci d’avance

Bonjour M. Tabeti AbdElKader.

Vous me posez en peu de lignes beaucoup de questions. Je vais essayer de vous donner quelques éléments de réponse.

Votre demande la plus importante concerne le salut d’Aikido. Il y a quelques points qui doivent être bien clairs dans l’esprit de chacun afin que l’on évite de créer des problèmes et de mettre des montagnes là où il n’y en a pas.

1 - L’Aikido n’est pas une religion. On n’y vénère aucune divinité en particulier, même si l’Aikido permet d’ouvrir les yeux et de porter un regard plein d’admiration et de reconnaissance sur les merveilles du monde dans lequel nous vivons. Que ces merveilles soient la manifestation d’une force ou d’une énergie dont la connaissance nous échappe, et en laquelle certains verront la marque de la divinité, n’est pas une question à laquelle répond l’Aikido de manière directe. L’Aikido donne certaines clés mais laisse chaque individu libre de se déterminer par rapport à ce problème existentiel en fonction de sa réflexion et de ce qu’il porte au fond de son coeur.

2 - Ainsi, quand vous saluez devant le kamiza au début du cours d’Aikido, que faite-vous ? Vous ne vous inclinez certainement pas devant O Sensei puisque son portrait ne doit pas être au kamiza. Croire qu’on salue le Fondateur est une erreur courante, parce que dans la plupart des dojos a été prise la mauvaise habitude de suspendre le portrait d’O Sensei au kamiza. Le portrait d’O Sensei doit être placé sur le côté du kamiza, et c’est comme ça au Japon. Ainsi quand vous vous inclinez, ce n’est pas devant un homme, c’est devant l’admirable merveille de cet univers, symbolisée au kamiza par l’union des contraires : le feu (ka) et l’eau (mi). Si au fond de votre cœur et de votre croyance vous attribuez cette merveille à Allah, alors quand vous vous inclinez devant le kamiza, vous vous inclinez devant Allah et devant nul autre. Peu importe l’endroit où vous vous trouvez. Quand vous priez en dehors d’une mosquée, vous le faites bien devant un arbre, devant la mer, devant une montagne, devant le mur de votre salon... Cela ne veut pas dire que vous vénérez l’arbre, la mer, la montagne ou le mur de votre salon. Votre esprit, au-delà de tout ce qui vous entoure, se porte vers Allah qui a dans votre croyance créé tout cela. Quel que soit le lieu, il est propre à prier Dieu, car le lieu n’a pas d’importance, la prière est dans votre cœur. Vous pouvez prier Allah devant un kamiza, le chrétien peut y prier le Seigneur, et le juif Yahvé. Vous comprendrez qu’alors il n’y a pas de contradiction à être musulman et à faire de l’Aikido. C’est tout le contraire : le sentiment de sacré que vous mettrez dans votre pratique sera le sentiment juste qu’il convient d’adopter lors d’un entraînement si l’on veut éviter que l’Aikido ne se transforme en un simple sport.

Pour votre arthrose, je ne suis pas médecin, mais je sais que le corps s’ankylose et se détériore d’autant plus vite au fil des années que l’individu ne fait pas d’exercice. Nos articulations ont besoin de plier et de se déplier autrement qu’elles ne le font quand nous nous asseyons dans un fauteuil. L’Aikido pratiqué raisonnablement vous aidera j’en suis sûr. Mais il faut que vous soyez à l’écoute de votre corps, c’est lui qui vous dira jusqu’où vous pouvez aller.

La famille est une chose importante. Que vous soyez intéressé et concerné par les activités de votre frère prouve qu’il ne vous est pas indifférent. Ce sentiment est très respectable. D’après ce que vous dites, il est plein de fougue et d’enthousiasme pour l’Aikido et c’est une très bonne chose. Parfois quand on est jeune on est un peu excessif. Mais je préfère personnellement un homme excessif à un homme sans enthousiasme. La vie est un beau voyage. Le temps nous aide à voir plus clair. O Sensei était un homme bien sûr, ce n’était pas un mage, et lui-même a perdu quelques fois. Un homme se trompe, fait des erreurs, perd, mais il avance. Un jour, si tout va bien et s’il en a le temps, il transforme ses erreurs et ses défaites en victoire. La plus grande victoire d’O Sensei n’est pas d’avoir jeté des gens par terre, c’est d’avoir conquis la voie qu’il a conquise et de l’avoir transmise aux hommes. Je souhaite que votre frère continue longtemps l’Aikido, même si un jour il en vient à douter. Car le doute aussi est une épreuve qu’il faut surmonter, et ce n’est peut-être pas la plus facile. A cet endroit beaucoup trébuchent.

Pour terminer, ne croyez pas que je sois si altruiste que ça. Si je donne le plus possible de ce que je sais en Aikido c’est que j’ai compris combien il faut donner pour recevoir en retour. Dès que l’on sait quelque chose il faut vite s’en débarrasser. On ne peut remplir à nouveau un sac que si on le vide d’abord.

Philippe Voarino

Permettez moi de vous répondre sans vous saluer, non pas par manque de respect mais pour ne pas laisser de place entre vos propos si gentillement bien écris et mes remerciements les plus sincères accompagnés de mon respect le plus profond, vos réponces sont du plus grand aide.
Je ne vous ai pas connu personnellement, et pas de puis plus d’une dizaine de jours, mais par les vidéos et surtout par vos écrits vous imposer a votre prochain de vous admirer quelque part.
Vous comprendrez surement que je regrette de ne pas pouvoir m’entrainer auprés de vous, je recherchais avant tout une discipline accompagnée d’un enseignement de self défence, et chez vous j’aurais trouvé plus que la discipline : le respect et la considération.

J’espère quand même que je vous rencontrerais un jour dans de bonnes circonstances, on parlera aikido et religion (ainsi que gastronomie :) ).

Salutations distinguées

Bonjour !
Je vois, énormes, les questions que les aikidokas se posent. Et je suis fiers du fait que malgré le temps qui existe entre la mort du O Sensei et notre époque ; son aikido lui survit.
J’ai pris le temps de lire tous vos messages et j’aimerais apporter ma contribution...

Voilà pour la question du passage du O Sensei, c’est-à-dire du farouche guerrier à un sage, vient tout simplement de l’expérience !

(La sagesse ne peut venir que de l’expérience !) O Sensei

L’expérience varie suivant la perception... L’aikido évolue depuis sa création, pas seulement techniquement mais par notre degré de perception. L’univers a été crée avec un principe, et l’aikido opère avec ce principe.
Seulement notre perception s’affûte à travers le temps et par notre connaissance du principe de l’univers.
L’aikido n’a pas de forme puisque c’est un acte divin liant le macro au micro, de l’eau au feu,...
Le O Sensei n’a fait que sentir cela à travers sa perception pour faire de tout ce qu’il touche un véhicule de bonté et d’amour, ainsi à travers ce qu’il avait de mieux à donner qui était son art.
N’est ce pas Newton sentit qu’il y avait une force qui attirait la pomme au sol... Il la matérialisa dans son art qui était la physique.
Et tant d’autres aussi...
Je pense qu’on a toute une vie de recherche pour la maitriser, et on évolue toujours...

Salut Philippe, encore merci pour notre rencontre récente pleine de recherches et d'enseignements au travers d'un stage, que dire de plus :irimi=irimi-tenkan, = UN, etc....

par contre voici comment évolue l'Aikido mondial de maitre Saito,ton Maitre, au travers de son fils et de son rayonnement à travers le monde....vive le muscu-aiki,la puissance muscu,....ceci devient la référence du Takemusu Aikido, bientôt il n'y aura plus de filles dans nos dojo, je me désespère en plaisantant de manière grivoise.... la question que je pose est la suivante: peux-t-on délibérément cautionner les choses par le silence ou la résignation, les anciens élèves de maitre Saito sont-ils si désunis pour ne pas dire leur incompréhension ou révolte???? https://www.youtube.com/watch?v=sB5f0HBZ3aY Bien à toi Eric

Bonjour

aprés la lecture de cet article et des commentaires qui l accompagnent, je pense que les extremes se rejoignent ( c est une évidence je sais) j entend par la que la pratique "martial" rejoins ,lorsqu elle atteint son apogée , "l amour" que j appelerai l harmonie , qui une fois atteint apaise le pratiquant du besoin de lutte "martial" et devient en paix :mais tout en maintenant un entrainement dur et martial qui ne devient qu un moyen et non une "finalité" merci à vous Serge

Qu’est-ce que l’Aikido Traditionnel ?


L’Aikido n’est pas un sport, c’est un art martial dont les lois (takemusu) sont en harmonie avec les lois de l’univers. L’étude de ces lois permet à l’homme de comprendre sa place dans le monde. L’Aikido est né à Iwama, O Sensei a réalisé dans ce village la synthèse entre tai jutsu, aiki ken et aiki jo.

Où pratiquer l’Aikido Traditionnel ?


La Fédération Internationale d’Aikido Takemusu (ITAF) apporte au pratiquant la structure dont il a besoin pour travailler au plus près de la réalité définie par O Sensei Morihei Ueshiba. Ses représentations nationales officielles garantissent un enseignement fidèle à celui légué par le Fondateur.

Les armes de l’Aikido, l’aiki ken et l’aiki jo


Dans l’Aikido moderne les armes sont peu enseignées, voire pas du tout. Dans l’Aikido d’O Sensei au contraire, l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu sont unis par des liens tels qu’ils forment ensemble un riai, une famille de techniques harmonieuses issues d’un principe unique. Chaque technique aide à comprendre toutes les autres.

Aikido art martial ou art de paix ?


La paix est un équilibre de l’être humain avec le monde qui l’entoure. L’objectif de l’art martial véritable n’est pas de devenir plus fort que son adversaire, mais de trouver dans l’adversaire un moyen de réaliser l’harmonie, l’ennemi n’existe plus alors comme tel mais comme celui qui offre l’occasion de parvenir au ki unifié.

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