Bonjour rikizo.
Votre question est très importante. Pas seulement parce qu’elle permet de répondre à un problème technique de placement des pieds, mais aussi parce qu’elle permet d’attirer l’attention sur un aspect fondamental pour la bonne compréhension de notre discipline.
Vous avez raison, il y a des règles en Aikido. L’alignement des pieds sur les mouvements ura en est une. La difficulté, c’est que ces règles ne sont pas linéaires. Elles s’inscrivent et prennent leur sens au sein d’une structure complexe, quasiment organique, où chaque chose dépend d’une autre.
Je m’explique. En Aikido par exemple il y a omote et il y a ura. Fort bien. C’est vrai, il y a ikkyo omote et ikkyo ura, il y a nikyo omote et nikyo ura, il y a sankyo omote et sankyo ura, il y a yonkyo omote et yonkyo ura, il y a shiho nage omote et shiho nage ura...Tout serait simple et rassurant pour notre esprit occidental porté à fonder ses modèles sur la mécanique depuis monsieur Descartes, si l’on pouvait appliquer à omote et à ura un sens toujours identique. Mais vous parlez de soto kaiten nage en l’assimilant à un mouvement ura. Dans ce cas je vous pose à mon tour la question suivante : où est kaiten nage omote ? Attention, kaiten nage a une forme soto et une forme uchi, mais dans ces deux cas, le mouvement s’exécute en tournant dans le dos d’uke. Ce qui veut dire que kaiten nage n’est pas classable selon les critères omote et ura tels qu’ils fonctionnent pour ikkyo.
Quand j’exécute ikkyo ura, j’aligne mon pied avec celui d’uke parce qu’ainsi j’obtiens la distance qui me permet de pousser sur le bras d’uke, en tournant dans son dos dans le même temps, tout cela en conservant ma position de kokyu correcte : c’est-à-dire mes deux mains devant moi, ma main avant à l’aplomb de mon pied avant. Si mon pied avant n’est pas placé près du pied avant d’uke, il y a deux possibilités : ou bien il est resté trop loin en avant du pied d’uke, ou bien il est entré trop loin derrière ce pied. Dans le premier cas je tiens le bras d’uke en hyper extension et je suis déséquilibré vers l’avant : je suis trop loin. Dans le deuxième cas je tiens le bras d’uke avec les bras contractés et ramassés contre mon corps : je suis trop près. Deux défauts classiques qui empêchent de faire ura. Pour être dans une position idéale de puissance et d’équilibre, tori doit donc conserver la main qui transmet la poussée sur le coude d’uke (c’est-à-dire sa main avant) rigoureusement à l’aplomb de son pied avant. Si l’on regarde maintenant la position d’uke quand il subit le mouvement, on constate que c’est son coude avant qui est à l’aplomb de son pied avant (et c’est justement grâce à cela qu’il est déséquilibré). L’union de la main avant de tori et du coude avant d’uke, pour qu’elle se réalise de manière harmonieuse, implique donc que les pieds avant de tori et uke soient pratiquement confondus en un même point.
Nous y sommes : l’alignement des pieds sur ura est une règle d’airain quand certains paramètres sont réunis, mais ce n’est qu’une règle particulière, une conséquence dont il faut chercher la cause où la raison dans une règle plus fondamentale. Vous l’avez compris, cette règle plus fondamentale c’est qu’aucun mouvement d’Aikido ne peut s’effectuer sans le respect rigoureux de la position de kokyu ho. C’est d’ailleurs pour faire comprendre cela que tous les cours d’Aikido commencent et finissent symboliquement par kokyu ho.
Quand je fais soto kaiten nage en glissant mon pied avant sur l’extérieur d’uke, vous conviendrez que je respecte bien cette règle de la position kokyu ho, main avant à l’aplomb du pied avant. Mais raisonnons un instant par l’absurde. Supposons que j’exécute soto kaiten nage en alignant mon pied avant sur le pied avant d’uke comme dans ikkyo ura. Que se passera-t-il si je respecte, comme je dois toujours le faire, ma règle de la position kokyu ho ? Je pousserai uke dans son déséquilibre avant au point qu’il tombera ou lâchera. Supposons que pour me faire plaisir il ne fasse ni l’un ni l’autre, je me retrouverai alors trop près d’uke après avoir fait ma rotation, et il ne sera pas déséquilibré vers l’arrière comme il doit l’être. Car dans soto kaiten nage en effet, le point de contact qui transmet la poussée est au niveau du poignet d’uke et non de son coude comme dans ikkyo. Mon corps doit donc être en retrait d’autant. La distance qui sépare la position de mon pied dans soto kaiten nage par rapport à ikkyo ura est donc indispensable, elle correspond en réalité à la longueur de l’avant bras d’uke si vous reportez celle-ci sur le sol.
Voilà rikizo. Pour être vraiment utile, l’éclairage que j’ai apporté ici ne doit pas servir qu’à soto kaiten nage. Il doit permettre d’élargir la vision de l’Aikido, de l’embrasser dans sa complexité, mais en même temps dans sa grande logique. Ces choses qui s’expliquent en deux minutes sur un tapis sont un peu laborieuses à décrire avec des mots. Merci de m’avoir suivi jusqu’au bout.
Commentaires
Soumis par rikizo le sam, 09/09/2006 - 12:42 - Permalien
M.Voarino,
L’ensemble des professeurs FFAB avec qui j’ai pratiqué m’ont expliqué que l’exécution de soto kaïten nage sur katate dori nécessitait de glisser le pied avant sur l’extérieur de uke de manière identique à uchi kaïten nage, règle que semblent appliquer Morihiro et Hito Hiro Saïto, comme en témoignent les films et livres techniques que j’ai en ma possession.
N’est-ce pas en contradiction avec la règle d’or des mouvements ura qui consiste à placer les orteils juste devant ceux du partenaire ?
Cordialement.
Soumis par philippevoarino le lun, 11/09/2006 - 13:21 - Permalien
Bonjour rikizo.
Votre question est très importante. Pas seulement parce qu’elle permet de répondre à un problème technique de placement des pieds, mais aussi parce qu’elle permet d’attirer l’attention sur un aspect fondamental pour la bonne compréhension de notre discipline.
Vous avez raison, il y a des règles en Aikido. L’alignement des pieds sur les mouvements ura en est une. La difficulté, c’est que ces règles ne sont pas linéaires. Elles s’inscrivent et prennent leur sens au sein d’une structure complexe, quasiment organique, où chaque chose dépend d’une autre.
Je m’explique. En Aikido par exemple il y a omote et il y a ura. Fort bien. C’est vrai, il y a ikkyo omote et ikkyo ura, il y a nikyo omote et nikyo ura, il y a sankyo omote et sankyo ura, il y a yonkyo omote et yonkyo ura, il y a shiho nage omote et shiho nage ura...Tout serait simple et rassurant pour notre esprit occidental porté à fonder ses modèles sur la mécanique depuis monsieur Descartes, si l’on pouvait appliquer à omote et à ura un sens toujours identique. Mais vous parlez de soto kaiten nage en l’assimilant à un mouvement ura. Dans ce cas je vous pose à mon tour la question suivante : où est kaiten nage omote ? Attention, kaiten nage a une forme soto et une forme uchi, mais dans ces deux cas, le mouvement s’exécute en tournant dans le dos d’uke. Ce qui veut dire que kaiten nage n’est pas classable selon les critères omote et ura tels qu’ils fonctionnent pour ikkyo.
Quand j’exécute ikkyo ura, j’aligne mon pied avec celui d’uke parce qu’ainsi j’obtiens la distance qui me permet de pousser sur le bras d’uke, en tournant dans son dos dans le même temps, tout cela en conservant ma position de kokyu correcte : c’est-à-dire mes deux mains devant moi, ma main avant à l’aplomb de mon pied avant. Si mon pied avant n’est pas placé près du pied avant d’uke, il y a deux possibilités : ou bien il est resté trop loin en avant du pied d’uke, ou bien il est entré trop loin derrière ce pied. Dans le premier cas je tiens le bras d’uke en hyper extension et je suis déséquilibré vers l’avant : je suis trop loin. Dans le deuxième cas je tiens le bras d’uke avec les bras contractés et ramassés contre mon corps : je suis trop près. Deux défauts classiques qui empêchent de faire ura. Pour être dans une position idéale de puissance et d’équilibre, tori doit donc conserver la main qui transmet la poussée sur le coude d’uke (c’est-à-dire sa main avant) rigoureusement à l’aplomb de son pied avant. Si l’on regarde maintenant la position d’uke quand il subit le mouvement, on constate que c’est son coude avant qui est à l’aplomb de son pied avant (et c’est justement grâce à cela qu’il est déséquilibré). L’union de la main avant de tori et du coude avant d’uke, pour qu’elle se réalise de manière harmonieuse, implique donc que les pieds avant de tori et uke soient pratiquement confondus en un même point.
Nous y sommes : l’alignement des pieds sur ura est une règle d’airain quand certains paramètres sont réunis, mais ce n’est qu’une règle particulière, une conséquence dont il faut chercher la cause où la raison dans une règle plus fondamentale. Vous l’avez compris, cette règle plus fondamentale c’est qu’aucun mouvement d’Aikido ne peut s’effectuer sans le respect rigoureux de la position de kokyu ho. C’est d’ailleurs pour faire comprendre cela que tous les cours d’Aikido commencent et finissent symboliquement par kokyu ho.
Quand je fais soto kaiten nage en glissant mon pied avant sur l’extérieur d’uke, vous conviendrez que je respecte bien cette règle de la position kokyu ho, main avant à l’aplomb du pied avant. Mais raisonnons un instant par l’absurde. Supposons que j’exécute soto kaiten nage en alignant mon pied avant sur le pied avant d’uke comme dans ikkyo ura. Que se passera-t-il si je respecte, comme je dois toujours le faire, ma règle de la position kokyu ho ? Je pousserai uke dans son déséquilibre avant au point qu’il tombera ou lâchera. Supposons que pour me faire plaisir il ne fasse ni l’un ni l’autre, je me retrouverai alors trop près d’uke après avoir fait ma rotation, et il ne sera pas déséquilibré vers l’arrière comme il doit l’être. Car dans soto kaiten nage en effet, le point de contact qui transmet la poussée est au niveau du poignet d’uke et non de son coude comme dans ikkyo. Mon corps doit donc être en retrait d’autant. La distance qui sépare la position de mon pied dans soto kaiten nage par rapport à ikkyo ura est donc indispensable, elle correspond en réalité à la longueur de l’avant bras d’uke si vous reportez celle-ci sur le sol.
Voilà rikizo. Pour être vraiment utile, l’éclairage que j’ai apporté ici ne doit pas servir qu’à soto kaiten nage. Il doit permettre d’élargir la vision de l’Aikido, de l’embrasser dans sa complexité, mais en même temps dans sa grande logique. Ces choses qui s’expliquent en deux minutes sur un tapis sont un peu laborieuses à décrire avec des mots. Merci de m’avoir suivi jusqu’au bout.
Soumis par rikizo le mer, 13/09/2006 - 18:46 - Permalien
M.Voarino,
Je vous ai posé cette question car, en exécutant soto kaiten nage sur katate dori à partir d’une garde à gauche, et seulement à gauche, j’éprouve, au moment du tenkan (c’est-à-dire après avoi glissé mon pied gauche) une sensation de blocage au niveau de l’épaule, comme si mon articulation se trouvait en hyperextension (je ne sais pas si le terme convient), sensation alliée à celle d’être décentré et déséquilibré.Je précise que ces sensations sont amplifiées lorsque j’exécute cette technique en hanmi handachi waza.
J’aimerais beaucoup que vous m’apportiez des éléments de progression sur ce point, uniquement bien entendu, si ma description vous le permet.
Quoiqu’il en soit, je tiens à vous remercier pour la patience et la précision qui caractérisent vos réponses.
Soumis par philippevoarino le ven, 15/09/2006 - 13:20 - Permalien
Bonjour Rikizo.
En Aikido il faut marcher sans les jambes et travailler sans les bras. Pierre CHASSANG dit souvent que sa meilleure élève serait la Venus de Milo. Bien sûr ce n’est qu’une image destinée à frapper l’imagination. Les bras ont évidemment une fonction, ils tiennent le sabre, ou le jo, ou encore le bras d’uke. Mais ils doivent être neutres et souples. A travers eux, c’est en réalité le corps qui tient. Quand vous montez le sabre en shomen par exemple, cet effort ne doit pas être réalisé à partir des seuls muscles deltoïdes, il doit être réalisé par l’ensemble de votre corps qui s’appuie pour cela sur la respiration, c’est à dire sur kokyu. Cette force là est coordonnée, cette puissance là est ce que l’on appelle kokyu rokyu. Le bras tout seul est faible, même si c’est celui d’un altérophile.
Le problème que vous avez sur kaiten nage est donc très certainement celui là : vous montez votre bras à la force du bras et pas à la force du corps, d’où ce sentiment de faiblesse et de tension. Debout, il est plus facile de compenser les faiblesses dans l’exécution des mouvements qu’à genoux, ce qui explique que vous ayez de plus grandes difficultés encore en hanmi handachi waza qu’en tachi waza.