Bonjour Frankie.
Votre question sur le riai est essentielle, et je trouve que Matthieu y a répondu avec beaucoup de justesse.
Je vais apporter ma contribution en insistant sur un point qu’il a relevé.
Il est indéniable qu’il existe des ressemblances frappantes au niveau de la forme technique entre de nombreux mouvements d’Aikido.
Il y a par exemple une identité absolue entre happo giri exécuté avec le ken et shiho nage et kaiten nage exécutés à main nues. Il y a donc par voie de conséquence aussi une identité absolue entre shiho nage et kaiten nage.
Il y a ainsi que vous l’avez relevé une identité absolue entre un suburi de jo comme katate hachi no ji gaeshi et des mouvements à mains nues tels que ikkyo et nikkyo sur saisie kata dori, muna dori ou sur tsuki.
On peut dire dans de tels cas, et il y en a bien d’autres, qu’il s’agit d’un véritable copier-coller.
Ceci est déjà tout à fait remarquable et tant qu’on ne l’a pas vu clairement, on pratique en imaginant souvent des différences là où il y a en réalité identité. Le stade de cette prise de conscience est celui par lequel on commence à comprendre de quoi il est question dans la notion de riai. Car il s’agit bien là de riai. Mais on en est encore ici à l’aspect le plus extérieur du riai. L’identité de certaines formes techniques est importante, certes, mais ce n’est qu’une conséquence, une manifestation d’un principe sous-jacent. Le riai ne peut être compris en profondeur qu’en remontant jusqu’au principe unique de l’Aikido. Ce principe est ce que les Chinois appellent wu-wei, le non agir, et dont l’image la plus proche du cœur de l’Aikido se trouve dans cette phrase du Tao : « Trente rayons autour d’un moyeu : dans le vide médian réside l’œuvre du char. »
Ce vide médian est le moteur immobile, c’est celui autour duquel se met en rotation votre colonne vertébrale, donnant naissance au mouvement des hanches en opposition (ou plus exactement en complémentarité) puisqu’elles sont attachées de part et d’autre de la colonne vertébrale. Cette complémentarité est celle du Yin et du Yang qui porte en Aikido, le nom de Tenkan et Irimi. C’est à la mise en œuvre de ce principe que toutes les formes techniques sont reliées.
Par ce rattachement à une origine unique de laquelle toutes les techniques sont issues, les mouvements d’Aikido sont comme une famille. Dans une famille, il y a une origine génétique commune, il y a un lien biologique entre les individus. Ce lien prend évidemment des aspects différents selon les individus : certains membres de la famille se ressemblent comme deux gouttes d’eau, d’autres n’ont qu’une ressemblance physique plus éloignée. Pourtant tous sont unis par leur origine.
De même que tous les membres d’une même famille ne peuvent pas être des jumeaux, toutes les techniques d’Aikido ne peuvent pas avoir toujours une corrélation à l’identique avec une autre technique d’Aikido. Le lien, le riai n’en existe pas moins pour autant, il est simplement moins apparent, moins manifesté. Le principe affleure parfois à la surface des choses, mais il est parfois enfoui plus profondément, et pour cette raison plus difficile à percevoir.
Quand on commence l’étude de l’Aikido, le riai n’est pas visible, il est caché derrière le voile d’Isis. Le débutant est dans un labyrinthe de techniques innombrables qui lui semblent toutes différentes. C’est pourquoi le rôle du guide est important. Si le guide se contente de montrer les techniques dans leur diversité sans donner le moyen à l’élève de saisir le fil d’Ariane qui relie ces techniques, ce dernier peut empiler les techniques à la manière d’un catalogue et d’un savoir livresque pendant des années sans pour autant sortir du labyrinthe.
L’immense intérêt de l’aiki ken et de l’aiki jo réside dans le fait que par leur existence même ils obligent les aikidokas à porter sur leur pratique à main nues un regard désormais ouvert sur cette notion de riai qui n’était pas lisible auparavant dans la conception de l’Aikido comme un art à main nues exclusivement.
Philippe Voarino
Commentaires
Soumis par francois le mar, 27/06/2006 - 19:31 - Permalien
Bonjour Mr Voarino,
Félicitations pour votre travail de mise en ligne de techniques d’aikido.
J’ai une petite question en espérant que vous aurez le temps d’y répondre.
Sur la photo où l’uke saisit en morote dori le bras droit de shite qui tient le sabre qu’est-ce qui empèche shite de lacher le sabre avec la main droite et de se servir de son sabre tenu par la main gauche ?
François
Soumis par jeanfrancoispotiez le sam, 01/07/2006 - 10:34 - Permalien
Votre question, François, s’adresse directement à Philippe Voarino, et il vous fera sans doute une réponse plus à meme de vous éclairer sur le sujet que je ne le puis.
Mais je vous fais néanmoins part de la réflexion qu’a fait naitre chez moi votre question...
Pourquoi voulez vous lacher la tsuka de votre ken, au risque de vous faire subtiliser ou de perdre le controle de votre arme ?
Vous pouvez tout aussi bien garder vos deux mains là où elles sont ET couper uke, en appliquant la technique démontrée.
Nul besoin pour cela de se livrer à des acrobaties superflues et dangereuses...
Soumis par philippevoarino le sam, 01/07/2006 - 19:11 - Permalien
Bonjour François. Jean-François Potiez a donné un premier élément de réponse. Je vais en donner un autre. N’oubliez jamais que les saisies ne sont pas uniquement des hypothèses d’école fournissant la possibilité d’étudier des techniques d’Aikido. Les saisies sont elles-mêmes le début de techniques d’Aikido qui, si elles sont menées à leur terme, permettent d’immobiliser un homme au sol ou de le projeter. La saisie morote dori du bras droit d’uke tachi par exemple permet d’appliquer la technique yonkyo. A supposer qu’uke tachi lâche le sabre de la main droite pour frapper avec la main gauche seule, il court le risque qu’aite n’utilise ce moment pour passer yonkyo ura, annulant ainsi le danger du sabre en amenant uke tachi au sol.
Mais en réalité ce problème ne se pose pas car le contrôle morote sur le bras intervient quand le sabre dégaine, moment où une seule main se trouve sur la tsuka. Il se trouve que cette photo manque ici. Ce point sera tout à fait clair et expliqué dans les dossiers qui vont suivre. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’uke tachi porte sa main gauche sur la tsuka afin justement de projeter et couper. Le problème doit donc être pris à l’envers.
Soumis par frankie le ven, 14/09/2007 - 13:42 - Permalien
Bonjour M. Voarino
J’ai une (en fait, une multitude mais chaque chose en son temps) question à vous poser au sujet du riai.
Il me semble voir, ou entrapercevoir, avec ma (toute) petite expérience Iwama des similitudes entre la pratique du ken et celle du tai ; vous-même en démontrez d’ailleurs un échantillon dans la rubrique "relations ken/tai jutsu".
Pour ma part je décompose et j’essaie, dans un premier temps, de voir quelle(s) relation(s) il peut y avoir entre un mouvement de suburi et de tai. Ainsi en va t-il du couple, par exemple, itchi no suburi/shiho nage pour lequel j’arrive à percevoir (à peu près) les points communs.
Par contre, dès lors que je cherche à appliquer le même raisonnement avec les suburi de jo, j’éprouve beaucoup plus de difficultés. J’ai bien noté sur votre site, les similitudes entre katate hachi no ji gaeshi et ikkyo (une grande révélation !), mais quid du 1er suburi de jo que l’on pratique à l’envie, sans cesse ?
Lorsque je travaille le tsuki (disons choku pour commencer), à quel mouvement peut-il s’apparenter en tai ? Je m’interroge plutôt sur la partie concernant les bras, puisque le déplacement final en ito emi peut se retrouver en ikyo omote par exemple.
Merci pour le temps que vous prendrez pour me répondre.
Soumis par matthieu_j le ven, 14/09/2007 - 18:04 - Permalien
Frankie salut,
Je me permet de te donner mon avis car je te connais ;-)
Je vais t faire part de ma propre expérience.
Quand je suis arrivé dans TAI j’ai trouvé une logique que je ne trouvais pas dans le dojo ou j’étais auparavant, et le concept du RIAI était à mes yeux tout simplement merveilleux.
Du coup j’ai cherché à mettre en relation chaque technique que j’apprenais, et des fois ça coinçait.
Avec le temps et la compréhension qui murissait, je me suis rendu compte que le RIAI entre technique n’etait qu’une étape, une étapes qui permettait de faire sortir de techniques visuellement différentes un déplacement commun, une saisie identique...
Et si l’on veut marquer les étapes alors je dirai qu’il y a un RIAI plus avancé, basé non plus cette fois sur les techniques mais les pricipes.
En effet au fur et à mesure on arrivera à voir que le déplacement est le même parce qu’il répond à un principe commun.
Pour choku tsuki pour le RIAI que te dire de plus que ça pourrait être tsuki, ou alors que c’est le principe irimi-tenkan.
Amicalement
Matthieu
Soumis par frankie le mer, 19/09/2007 - 23:05 - Permalien
Salut Matthieu
Merci pour ta réponse. Je comprends ce que tu veux dire ; en somme, s’attacher plus à des principes qu’à des techniques proprement dites.
Cependant, deux remarques :
Allez, question candide : peut-on voir une relation (oui, je sais, je reviens à la technique) entre l’action de tori, juste avant l’amené au sol lors d’un ikkyo omote (sur shomen uchi par exemple) et ce fameux tsuki ??
C’est-à-dire lorsque tori avance sa jambe arrière vers uke et pousse dans l’axe de ses épaules.
Soumis par matthieu_j le jeu, 20/09/2007 - 01:06 - Permalien
Frankie bonjour ;
Par irimi-tenkan je n’entends pas le mouvement ainsi nommé dans l’aikido officiel, par irimi-tenkan, je parle de la rotation du corps autour de l’axe matérialisé par la colonne vertébrale.
Quand on des côté rentre et fait irimi automatiquement l’autre côté fait tenkan.
Mais là c’est penser non plus l’aikido par rapport à un autre, mais par rapport à soi.
Effectivement ce principes est dans toutes les techniques d’aikido encore faut il en prendre conscience et le mettre en place, et par exemple sur ikkyo omote, comprende que le levier qui s’effectue sur le coude (avant d’entrer la jambe)resulte de l’application de ce principe ui ne peut se faire que grace à la position ito emi.
Une fois cela compris, il n’y a plus besoin de forcer sur le coude, ou de chercher à ramener vers l’arriere pour faire plier le bras sur nikkyo, tout ces mouvements qui sont forcés et qui proviennent d’un travail musculaire quand tu débutes, ne sont en fait que des consequence de ce fameux mouvement irimi-tenkan, ou de la mise en rotaion de l’axe.
Si tu veux du riai avec ikkyo :
...
Matthieu
Soumis par philippevoarino le sam, 22/09/2007 - 17:25 - Permalien
Bonjour Frankie.
Votre question sur le riai est essentielle, et je trouve que Matthieu y a répondu avec beaucoup de justesse.
Je vais apporter ma contribution en insistant sur un point qu’il a relevé.
Il est indéniable qu’il existe des ressemblances frappantes au niveau de la forme technique entre de nombreux mouvements d’Aikido.
Il y a par exemple une identité absolue entre happo giri exécuté avec le ken et shiho nage et kaiten nage exécutés à main nues. Il y a donc par voie de conséquence aussi une identité absolue entre shiho nage et kaiten nage.
Il y a ainsi que vous l’avez relevé une identité absolue entre un suburi de jo comme katate hachi no ji gaeshi et des mouvements à mains nues tels que ikkyo et nikkyo sur saisie kata dori, muna dori ou sur tsuki.
On peut dire dans de tels cas, et il y en a bien d’autres, qu’il s’agit d’un véritable copier-coller.
Ceci est déjà tout à fait remarquable et tant qu’on ne l’a pas vu clairement, on pratique en imaginant souvent des différences là où il y a en réalité identité. Le stade de cette prise de conscience est celui par lequel on commence à comprendre de quoi il est question dans la notion de riai. Car il s’agit bien là de riai. Mais on en est encore ici à l’aspect le plus extérieur du riai. L’identité de certaines formes techniques est importante, certes, mais ce n’est qu’une conséquence, une manifestation d’un principe sous-jacent. Le riai ne peut être compris en profondeur qu’en remontant jusqu’au principe unique de l’Aikido. Ce principe est ce que les Chinois appellent wu-wei, le non agir, et dont l’image la plus proche du cœur de l’Aikido se trouve dans cette phrase du Tao : « Trente rayons autour d’un moyeu : dans le vide médian réside l’œuvre du char. »
Ce vide médian est le moteur immobile, c’est celui autour duquel se met en rotation votre colonne vertébrale, donnant naissance au mouvement des hanches en opposition (ou plus exactement en complémentarité) puisqu’elles sont attachées de part et d’autre de la colonne vertébrale. Cette complémentarité est celle du Yin et du Yang qui porte en Aikido, le nom de Tenkan et Irimi. C’est à la mise en œuvre de ce principe que toutes les formes techniques sont reliées.
Par ce rattachement à une origine unique de laquelle toutes les techniques sont issues, les mouvements d’Aikido sont comme une famille. Dans une famille, il y a une origine génétique commune, il y a un lien biologique entre les individus. Ce lien prend évidemment des aspects différents selon les individus : certains membres de la famille se ressemblent comme deux gouttes d’eau, d’autres n’ont qu’une ressemblance physique plus éloignée. Pourtant tous sont unis par leur origine.
De même que tous les membres d’une même famille ne peuvent pas être des jumeaux, toutes les techniques d’Aikido ne peuvent pas avoir toujours une corrélation à l’identique avec une autre technique d’Aikido. Le lien, le riai n’en existe pas moins pour autant, il est simplement moins apparent, moins manifesté. Le principe affleure parfois à la surface des choses, mais il est parfois enfoui plus profondément, et pour cette raison plus difficile à percevoir.
Quand on commence l’étude de l’Aikido, le riai n’est pas visible, il est caché derrière le voile d’Isis. Le débutant est dans un labyrinthe de techniques innombrables qui lui semblent toutes différentes. C’est pourquoi le rôle du guide est important. Si le guide se contente de montrer les techniques dans leur diversité sans donner le moyen à l’élève de saisir le fil d’Ariane qui relie ces techniques, ce dernier peut empiler les techniques à la manière d’un catalogue et d’un savoir livresque pendant des années sans pour autant sortir du labyrinthe.
L’immense intérêt de l’aiki ken et de l’aiki jo réside dans le fait que par leur existence même ils obligent les aikidokas à porter sur leur pratique à main nues un regard désormais ouvert sur cette notion de riai qui n’était pas lisible auparavant dans la conception de l’Aikido comme un art à main nues exclusivement.
Philippe Voarino