Sidereus nuncius

Il y a des informations que l’on met de côté, on les range pour plus tard.

J’ai lu très tôt ces paroles d’O Sensei :

Il est indispensable en Aikido de saisir les lois naturelles de l’Univers, par exemple il faut connaître et utiliser la rotation de la Terre.

Utiliser la rotation de la Terre… de la planète… pour mettre un adversaire par terre… on imagine ce que pouvait bien comprendre à cette énigme le débutant que j’étais à vingt ans. Et pourtant, quitte à paraître crédule, ce débutant n’a jamais douté qu’il y avait là une allusion à un enseignement authentique.

Ce jeune homme est loin derrière moi, j’ai voyagé depuis dans bien des pays, j’ai rencontré des maîtres, étudié auprès d’eux, j’ai vécu au Japon dans la maison même d’O Sensei, j’ai dormi dans sa chambre, cuisiné dans ses casseroles, utilisé ses armes, feuilleté les livres de sa bibliothèque, et parlé avec ceux qui l’avaient connu… pouvais-je approcher davantage des origines de l’art ? Jamais personne pourtant n’a su m’expliquer comment utiliser la rotation de la Terre.

Et vous qui me lisez, pourriez-vous dire comment on utilise la rotation de la Terre en Aikido ?

Peut-être n’ai-je pas interrogé les bonnes personnes, ou peut-être certaines choses ne sont-elles pas enseignées. Alors je me suis tourné vers moi-même pour chercher cette connaissance que je ne trouvais nulle part à l’extérieur. J’ai cherché sans vraiment savoir ce que je cherchais, j’ai pris toutes sortes de chemins en poussant à chaque fois avec enthousiasme mon ignorance dans ses retranchements, dans l’espoir qu’une porte finirait par s’ouvrir. J’en ai appelé aux morts et aux dieux après que mon appel aux vivants soit resté vain. J’ai fait tant et si bien que quelque force quelque part a dû avoir pitié de moi. Et un jour, au bord d’une petite route irlandaise, dans un bazar de "petits riens" pour touristes en mal de folklore, m’attendait la solution du mystère d’O Sensei. J’ai acheté pour cinq euros la clef nécessaire à débloquer mon cerveau, le plan des déplacement possibles d’un homme dans un cercle d’attaquants, forgé dans un alliage de laiton :

Il est vrai que cet objet insolite n’aurait pu m’aider en quoi que ce soit sans les errements et les erreurs accumulées pendant la période laborieuse de ma vie qui a précédé son apparition, mais il est certain aussi qu’il est apparu au moment opportun, au moment où j’étais devenu capable enfin de voir ce qui crevait les yeux.

J’ai longuement expliqué déjà, dans une série d’articles intitulée "Le déplacement d’O Sensei", les raisons pour lesquelles le déplacement d’un guerrier doit suivre, à partir du centre du cercle, le trajet des spirales qui dessinent cette rosace. Je ne reviens pas sur ces explications, mais je rappelle le modèle mathématique qui est à la base de cette figure, et je remercie une nouvelle fois Giorgi Chanturia, étudiant en physique théorique à Tbilissi, qui a su le reconnaître :

Il faut se représenter un guerrier au centre d’un cercle, entouré de quatre adversaires qui occupent conventionnellement les quatre points cardinaux, et qui attaquent simultanément à partir de ces positions.

Le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest sont donc interdits à ce guerrier qui est seulement libre de se déplacer dans les quatre secteurs Nord-Ouest, Nord-Est, Sud-Est et Sud-Ouest.

Il pénètre dans chacun de ces secteurs à la façon d’une toupie, au moyen d’une rotation du corps qui porte le nom d’irimi-tenkan en Aikido, et qui peut être exécutée de deux manières seulement : dans le sens des aiguilles d’une montre, ou dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, à partir de la position triangulaire appelée hanmi en Aikido.

Notre guerrier a donc deux choix par secteur, huit possibilités en tout, et par l’effet de la rotation chacun de ses déplacements suivra nécessairement le trajet d’une des huit spirales.

A chaque fois qu’il se déplace ainsi il rétablit un équilibre, il s’installe au centre d’un nouveau cercle qui lui offre à nouveau huit choix possibles de déplacement. Cette action porte le nom de sabaku en Aikido : tai sabaki est la conséquence de l’activation d’irimi-tenkan.

Ces huit itinéraires, ces huit moyens d’action, constituent les huit pouvoirs du domaine physique – hachi riki – dont parle O Sensei.

Comparons maintenant cette manière de bouger à la manière dont bouge la Terre :

Ceci est une animation – à vitesse accélérée évidemment – du Pendule de Foucault, l’expérience historique qui a montré en 1851 que la Terre était en rotation autour de son axe (ce mouvement complexe résulte en fait de la superposition de trois mouvements différents) : attention, le pendule est en réalité immobile, il représente l’axe, c’est la Terre qui bouge autour de lui.

Et nous constatons que la Terre bouge par rapport au pendule en dessinant les spirales d’une rosace à huit branches, qui s’inscrivent deux par deux dans les quatre secteurs des points cardinaux, Nord-Ouest, Nord-Est, Sud-Est et Sud-Ouest.

Or ce modèle de déplacement est celui-là même dont nous venons de parler, et dont nous avons montré dans "Le déplacement d’O Sensei" qu’il est exigé aussi bien pour les besoins de la frappe que pour ceux de la sécurité du combattant.

La conclusion que nous pouvons tirer de cette comparaison, c’est que le guerrier bouge sur la Terre comme la Terre bouge sur elle-même. Le modèle de déplacement idéal imposé au guerrier dans son art par les contraintes du combat, n’est pas autre chose que le modèle de déplacement utilisé par la Terre pour tourner dans l’espace autour de son axe.

Ceci montre que la phrase d’O Sensei n’est pas une obscure parabole destinée à évoquer quelque ténébreux enseignement ésotérique, mais la pure description d’une réalité physique : faire de l’Aikido c’est bouger au sens propre comme bouge la Terre, c’est se comporter comme elle, c’est "connaître et utiliser la rotation de la Terre". Quand le guerrier se déplace comme il convient, il est authentique fils de la Terre.

Il faut bien comprendre ici que cette loi du déplacement n’est pas attachée à un art en particulier, elle n’est pas une caractéristique plus ou moins originale qui distinguerait l’Aikido d’autres disciplines. Nous sommes au contraire en présence d’une loi physique qui s’applique de manière générale au déplacement de tout homme vivant sur notre planète, quand il est soumis à une contrainte venant de quatre directions dans le plan horizontal.

Si cet homme veut conjuguer de manière parfaite les deux impératifs de sécurité et d’efficacité liés au combat global, et non pas simplement au pugilat, il n’a pas d’autre choix que de calquer son déplacement sur celui de la Terre.

Ce choix n’est pas une option, il n’est pas lié au programme de telle ou telle discipline, ou de telle ou telle école : tous les arts martiaux d’Orient et d’Occident sont confrontés à la même réalité. Pour vaincre et survivre, d’Achille à Miyamoto Musashi au chevalier Bayard, les guerriers doivent respecter la même loi physique quant au déplacement de leur corps dans l’espace du combat.

La seule différence peut-être de l’Aikido avec les autres arts martiaux, c’est que le principe de déplacement de la Terre y est présenté d’emblée comme l’essence, comme le cœur de la stratégie qui doit absolument être maîtrisée si l’on veut accéder à la compréhension du caractère universel de l’art.

Ce principe est en effet présenté comme une priorité absolue par le Fondateur :

Même avec un seul adversaire, il ne faut pas uniquement se préoccuper de ce qui est devant, il est nécessaire de pratiquer en étant attentif aux quatre, aux huit directions.

Dispositions d’esprit pour l’exercice" – Recommandation n°1 – Texte affiché à l’entrée de l’Aikikai So Hombu de Tokyo dès 1931

O Sensei affiche ainsi au sens propre, et sans équivoque, la toute première préoccupation que l’étudiant doit avoir à l’esprit : savoir qu’il se tient toujours au milieu d’un cercle, et toujours régler son action par rapport aux quatre directions d’attaque et aux huit directions de riposte, quel que soit le contexte particulier de l’engagement.


Le candide débutant d’il y a longtemps avait donc raison, dans sa naïveté, de prendre O Sensei au pied de la lettre. Il a cru ce qu’il était alors incapable de comprendre. Un peu de foi est probablement nécessaire pour se mettre en chemin, ensuite un pas entraîne l’autre, et qui cherche trouve un jour.

Que ce débutant aux qualités naturelles moyennes ait pu déchiffrer seul, au fil du chemin, un arcane de l’Aikido, signifie que tout homme, dans son domaine, et à hauteur de son engagement, peut aboutir au même genre de résultat.

Chacun sa manière bien sûr, chacun sa place, chacun son rôle sur cette Terre, tout le monde ne peut être Goethe, Montaigne ou Newton. C’est en construisant pour la première fois une lunette astronomique, et en observant à travers elle la lune et les étoiles, que Galilée a vu plus loin qu’Aristote, et compris que la Terre se déplaçait dans l’espace.

Déférence gardée envers le maître de Pise, je regarde également vers la lune et vers les étoiles, mais mon optique est personnelle. Et si je ne peux connaître les raisons de sa quête, il serait bien en peine de deviner les miennes, elles s’inscrivent pourtant comme les siennes, bien que dans un ordre différent, dans le plan inattendu et parfois déroutant qu’a dessiné pour nous l’Univers, et qui fait de la vie un si beau voyage.

Que nous soyons aveugles à ce plan, que nous le percevions, que nous le suivions, que nous le boudions, l’Univers continue sa course et "Comprend qui peut", c’est la chanson de Boby Lapointe.

Philippe Voarino, Février 2021