Kajo #13

Nous nous sommes arrêtés au kajo #12 sur la constatation qu’il existait trois axes fondamentaux : ikkajo, nikajo et sankajo et que toutes les techniques d’Aikido examinées depuis le début de notre étude étaient placées deux par deux sur ces lignes, dans un rapport d’angle à 180°, au croisement des spirales avec ces axes. Deux considérations doivent maintenant nous guider sur le chemin qu’il nous reste à parcourir.
D’une part, plusieurs techniques d’Aikido n’ont pas encore été prises en compte, et manquent encore à l’appel.
D’autre part, Tadashi Abe indique dans son livre que les kajos sont au nombre de cinq et pas seulement de trois.

Essayons de voir quel éclairage la technique gokyo peut éventuellement apporter dans cette circonstance.


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On voit bien, sur les deux photos ci-dessus du livre Budo, qu’O Sensei, après être entré sur l’arrière droit d’uke, pivote à 180° grâce au déplacement irimi-tenkan, pour amener ce dernier dans son déséquilibre avant droit.

On peut vérifier cet angle sur les deux photos ci-dessous, également tirées du livre Budo:


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1 - les panneaux coulissants à l’arrière plan sont un point de repère qui confirme que le déséquilibre d’uke est clairement vers l’avant,

2 - la position d’O Sensei au-delà de la ligne du tatami, quand celle d’uke est en-deçà, indique que ce dernier est déséquilibré et amené au sol sur l’avant droit.

3 - O Sensei ne pourrait tirer uke droit devant, dans l’axe de sa jambe d’appui, sans entrer en conflit avec sa force.

Maintenant qu’elle est acquise, reportons cette direction sur notre figure :

On constate immédiatement que l’angle de gokyo est aussi l’angle de shiho nage et l’angle d’ikkyo ura, c'est-à-dire l’angle symétrique à 180° d’ikkyo omote (cf kajo #4).

La comparaison visuelle des deux techniques va non seulement confirmer cet angle, mais également nous apporter des éléments de complémentarité remarquables :

GOKYO OMOTE

POIGNET SAISI PAR EN-DESSOUS EN SUPINATION

MOUVEMENT DU HAUT VERS LE BAS
(ue kara shita made)

TENKAN

IKKYO OMOTE

POIGNET SAISI PAR EN-DESSOUS EN PRONATION

MOUVEMENT DU BAS VERS LE HAUT
(shita kara ue made)

IRIMI

Les photos 2 et 2’ sont symétriques de part et d’autre de l’axe de symétrie ikkajo.

Les photos 2 et 3’ montrent l’effet absolument identique des mouvements gokyo et ikkyo sur uke.
Nous y vérifions une caractéristique qui n’appartient qu’à ikkyo : l’extension du bras d’uke, parallèle au sol et à angle droit. Cette particularité de la technique ikkyo ne se trouve, comme nous l’avons vu, ni dans nikyo ni dans sankyo, et moins encore dans yonkyo, comme nous le verrons dans les kajos suivants.
Il n’y a que dans ikkyo et gokyo que le bras d’uke est contrôlé de la sorte.

Ceci nous amène à la découverte étonnante qu’ikkyo omote et gokkyo omote ne sont pas des techniques différentes, elles sont deux aspects de la même chose, comme le recto et le verso d’une même feuille de papier. Et tout le monde comprend qu’une pièce de monnaie, si elle possède bien un côté face et un côté pile, demeure néanmoins la même pièce.

Possédons-nous une indication supplémentaire qui pourrait nous conforter davantage encore dans la découverte que nous venons de faire ?

Oui, il existe une magnifique confirmation.
Il s’agit du commentaire même d’O Sensei à propos des photos de gokyo.
Il termine en effet son explication technique en précisant, à propos d’uke:

(…) et amenez le au sol avec l’Immobilisation Numéro Un.

Ceci est la traduction que je fais de la version anglaise de l’édition Kodansha International :

(…) and bring him down with Pin Number One.

A la suite de cette phrase on trouve une petite note du traducteur (27) qui ne manque pas de saveur et que je traduis également:

La technique décrite ici est appelée Immobilisation Numéro Cinq en Aikido moderne.

:-)

Go c’est cinq bien sûr. Donc gokyo cinquième immobilisation… facile...bien sûr.

Question : pourquoi alors O Sensei en parlant de gokyo écrit-il immobilisation numéro un ? (et il l’écrit à plusieurs reprises dans son livre, ce qui exclut d’emblée la vulgaire coquille d’impression)
Lui, l’expert en abacus, qui comptait plus vite qu’une calculatrice et avait enseigné dans sa jeunesse l’art du boulier japonais, le soroban, ne savait-il pas compter jusqu’à cinq ?
Ou bien existe-t-il une raison que la sagacité de l’Aikido moderne n’aurait pas décelée?

Si ikkyo omote et gokyo omote sont une seule et même chose, comme cela vient je crois d’être démontré, il semble alors tout à fait normal que le Fondateur ait désigné du même nom ces mouvements, car on parle en général d’une même chose en utilisant le même nom.
O Sensei ne disait donc pas « immobilisation numéro cinq » pour distinguer cette technique de l’« immobilisation numéro un » puisqu’il n’y avait pour lui aucune différence significative entre les deux mouvements. Il disait simplement « immobilisation numéro un » pour désigner les deux techniques.

C’est désormais entendu, et c’est un progrès significatif, mais creusons encore un peu… on ne sait jamais.
Ce terme d’« immobilisation numéro un », n’est jamais que la traduction de Budo en anglais par Rinjiro Shirata assisté de John Stevens… pardon, je veux dire évidemment la traduction de John Stevens assisté de Rinjiro Shirata… Est-on bien sûr de la valeur de cette traduction ? Est-on bien sûr du caractère sans équivoque de ce terme d’« immobilisation »?

Voici le texte original du passage sur gokyo qui va peut-être nous permettre de nous faire une idée:

L’idéogramme utilisé par le Fondateur dans son livre et indiqué par la flèche bleue ci-dessus est le suivant :

Qui se lit HŌ et porte le sens originel de contenir, tenir de manière sûre.

L’expression :

peut donc effectivement avoir le sens de premier contrôle comme cela a été traduit en anglais. Et dans ce cas on comprend fort bien que le Fondateur qui ne voyait qu’un même contrôle dans ikkyo et dans gokyo ait désigné les deux mouvements au moyen du terme unique de « premier contrôle ».

Mais cette explication, si elle est juste, n’est qu’un premier degré de réalité.

En effet, ce même idéogramme possède un deuxième sens tout aussi fort et usité que le premier, il signifie loi.
Or il semble bien, avec l’étude de ces kajos, que nous ayons mis le doigt sur certaines lois d’organisation de l’Aikido, et que ce soit bien une loi, la première loi, qui fasse qu’ikkyo et gokyo se trouvent sur la même ligne (ikkajo), et soient, par rapport au centre, les deux aspects à 180° d’une même réalité.

Dans ce cas, il ne serait pas du tout surprenant qu’O Sensei ait eu l’habitude d’utiliser l’expression unique de première loi:

en parlant à la fois de la technique ikkyo omote et de la technique gokyo omote, et pour désigner aussi bien l’une que l’autre, ou, plus exactement, ce qui fait que ces deux techniques sont une.
Comme personne au Japon ne comprenait vraiment cette unité, ce rapport d’harmonie, et le sens qui pouvait bien se trouver derrière le mot « loi », la traduction naturelle des élèves, puis officielle à la mort d’O Sensei, devint « premier contrôle ». Le problème est que ce premier contrôle était devenu dans leur esprit ikkyo seulement. Les pratiquants ayant perdu la connaissance de l’identité d’ikkyo et de gokyo, en conclurent que gokyo était une autre immobilisation qu’ikkyo, et ne pouvait plus, en bonne logique, être également la première immobilisation. C’est ainsi que gokyo devint la cinquième immobilisation.
Ce qui était une seule et même chose a ainsi été enseigné par l’Aikido moderne comme deux choses différentes. D’où la note du traducteur, reflet de l’incompréhension générale.

Mais ce n’est pas fini. Les choses sont plus surprenantes encore.

ICHI HŌ, ne se prononce pas ainsi en japonais, il se contracte en IPPŌ.
Or il se trouve qu’IPPŌ est aussi la prononciation de l’expression suivante :

C’est assez curieux, nous retrouvons l’idéogramme ( HŌ)

Il nous est en effet familier, nous l’avons déjà rencontré, souvenez-vous. C’est lui qui est utilisé dans l’expression ROPPŌ (six directions) que nous avons expliquée dans le kajo # 3 à propos du kamae. La traduction d’IPPŌ en cette occurrence est donc : première direction. Et il y a là un sens profond car la première loi indique bien la première direction de travail : l’axe ikkyo –●– shiho nage ou ikkajo tel qu’enseigné par Tadashi Abe.

Nous arrivons ainsi à ce constat un peu déconcertant mais inéluctable: la même expression phonétique IPPŌ possède en japonais trois sens différents :

Premier contrôle
Première loi
Première direction

Cela pourrait être amusant et anecdotique, sans plus. Mais en Aikido, cette conjonction prend une autre dimension. Car les sens ici ne s’excluent pas les uns les autres, ils sont au contraire étroitement entrelacés, rebondissent les uns sur les autres, et participent, par leur harmonie, à la description d’un ordre de réalité supérieur.

La conclusion de tout cela est étonnante mais elle permet de comprendre comment sont nées les erreurs d’interprétation, et c’est la suivante: quand O Sensei disait IPPŌ, aucun de ses élèves japonais ne pouvait en fait savoir ni décider s’il disait premier contrôle, première loi ou première direction, parce que la prononciation était la même.

Première loi et première direction étaient des expressions abstraites et hermétiques pour les jeunes pratiquants. Imaginez une seconde ce que comprendraient les élèves si le professeur de l’un de nos dojos fédéraux d’Aikido moderne se mettait soudain à expliquer gokyo en disant « amenez uke au sol selon la première loi » ! Les élèves d’O Sensei prirent donc l’habitude d’entendre ce qu’ils pouvaient comprendre, c’est à dire premier contrôle, autrement dit ikkyo, une notion bien technique, bien concrète, et relativement accessible. C’est ainsi que le sens profond fut assez rapidement perdu de vue et devint un sens caché.

L’alchimie de cette métamorphose de l’Art d’O Sensei mérite qu’on s’y arrête un instant et qu’on y réfléchisse un peu. Mais une chose est certaine en tout cas pour ce qui concerne notre patiente progression, c’est que nous savons désormais où placer gokyo omote sur notre figure de référence. Car la seule chose qui nous guide et qui nous intéresse, la seule chose qui nous donne envie de travailler, ce n’est pas l’Aikido moderne, loin de là, c’est l’Aikido d’O Sensei, God bless him :

Philippe Voarino, mai 2012.

Qu’est-ce que l’Aikido Traditionnel ?


L’Aikido n’est pas un sport, c’est un art martial dont les lois (takemusu) sont en harmonie avec les lois de l’univers. L’étude de ces lois permet à l’homme de comprendre sa place dans le monde. L’Aikido est né à Iwama, O Sensei a réalisé dans ce village la synthèse entre tai jutsu, aiki ken et aiki jo.

Où pratiquer l’Aikido Traditionnel ?


La Fédération Internationale d’Aikido Takemusu (ITAF) apporte au pratiquant la structure dont il a besoin pour travailler au plus près de la réalité définie par O Sensei Morihei Ueshiba. Ses représentations nationales officielles garantissent un enseignement fidèle à celui légué par le Fondateur.

Les armes de l’Aikido, l’aiki ken et l’aiki jo


Dans l’Aikido moderne les armes sont peu enseignées, voire pas du tout. Dans l’Aikido d’O Sensei au contraire, l’aiki ken, l’aiki jo et le tai jutsu sont unis par des liens tels qu’ils forment ensemble un riai, une famille de techniques harmonieuses issues d’un principe unique. Chaque technique aide à comprendre toutes les autres.

Aikido art martial ou art de paix ?


La paix est un équilibre de l’être humain avec le monde qui l’entoure. L’objectif de l’art martial véritable n’est pas de devenir plus fort que son adversaire, mais de trouver dans l’adversaire un moyen de réaliser l’harmonie, l’ennemi n’existe plus alors comme tel mais comme celui qui offre l’occasion de parvenir au ki unifié.

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